Jean-Jacques RousseauLesRêveriesAnalyse d’œuvre
Les Rêveries du promeneur solitaire Jean-Jacques Rousseau · 1776-1778
- Auteur
- Jean-Jacques Rousseau (1712-1778)
- Rédaction
- 1776-1778 : un livre né de ses promenades, jamais terminé
- Publication
- 1782, quatre ans après la mort de Rousseau (Genève)
- Forme
- Dix « promenades » : des méditations en prose, à la première personne. La dixième est inachevée.
- Narrateur
- Rousseau lui-même, entre soixante-quatre et soixante-cinq ans
- Lieux
- Paris et ses environs (les boulevards, Ménilmontant), avec des souvenirs de l’île de Saint-Pierre (en Suisse) et de la Savoie
- Un livre à part
- Rousseau dit que ces feuilles peuvent être regardées comme « un appendice de mes Confessions », mais ce n’est pas un récit de vie : c’est un « informe journal » de ses rêveries.
Un homme seul, qui marche et qui écrit. Que lui apporte la solitude ?
Voici le livre en trois lignes, sans rien dévoiler de son contenu. Réponds avant d’aller plus loin : on retrouvera ton avis à la fin.
1Donne ton premier avisLe roman en trois lignes
À soixante-quatre ans, Rousseau se dit rejeté de tous. Il se met à marcher seul autour de Paris, et à écrire ce que ses promenades lui font penser et sentir. La dixième promenade reste inachevée : Rousseau meurt le 2 juillet 1778.
Seul sur la terre, et décidé à se connaître.
Rousseau commence ses promenades à soixante-quatre ans. La Première Promenade pose le décor et fixe le but : qui est cet homme, quand les autres ne sont plus là ? Lis les lignes ci-dessous : c’est le début du livre.
2Lis, puis donne ton avis
Le passage
Où le trouver : Première Promenade · les premières pages
Rousseau ouvre le livre par un constat : il est seul sur la terre, mis à l’écart de tous, dit-il, « par un accord unanime ». Il se demande alors ce qu’il est, lui, une fois détaché des autres et de tout. Il annonce son projet : noter ce que lui inspirent ses promenades, comme un journal de ses rêveries. Il se compare à Montaigne, mais à l’envers : selon lui, Montaigne écrivait pour les autres, et lui n’écrit que pour lui. Il imagine même son travail comme celui d’un physicien, qui mesurerait son âme comme on mesure l’air avec un baromètre.
Dans le texte (orthographe modernisée)
Me voici donc seul sur la terre, n’ayant plus de frère, de prochain, d’ami, de société que moi-même. Le plus sociable et le plus aimant des humains en a été proscrit par un accord unanime.
Mais moi, détaché d’eux et de tout, que suis-je moi-même ? Voilà ce qui me reste à chercher.
Je fais la même entreprise que Montaigne, mais avec un but tout contraire au sien : car il n’écrivait ses Essais que pour les autres, et je n’écris mes rêveries que pour moi.
Je consacre mes derniers jours à m’étudier moi-même et à préparer d’avance le compte que je ne tarderai pas à rendre de moi.
Un chien, une chute, et un instant « délicieux ».
Le jeudi 24 octobre 1776, Rousseau se promène sur les hauteurs de Ménilmontant, un village près de Paris. Au retour, il est renversé. Ce qu’il raconte, ce n’est pas la douleur : c’est ce qu’il a ressenti en reprenant connaissance.
3Lis, puis donne ton avis
Le passage
Où le trouver : Deuxième Promenade · le récit de l’accident et du réveil
Le jeudi 24 octobre 1776, après le repas de midi (on disait « dîner »), Rousseau marche jusqu’aux hauteurs de Ménilmontant, puis jusqu’à Charonne : deux villages des environs de Paris. Au retour, à la descente de Ménilmontant, un gros chien danois, lancé à toute vitesse devant un carrosse, le renverse. Il tombe la tête la première et perd connaissance. Il revient à lui à la nuit, entouré de jeunes gens, le visage blessé, puis il rentre chez lui à pied. Ce qui l’intéresse, c’est le moment du réveil : un bien-être étrange, sans mémoire ni inquiétude.
Dans le texte (orthographe modernisée)
Je ne sentis ni le coup, ni la chute, ni rien de ce qui s’ensuivit, jusqu’au moment où je revins à moi.
J’aperçus le ciel, quelques étoiles et un peu de verdure. Cette première sensation fut un moment délicieux. Je ne me sentais encore que par là.
Je naissais dans cet instant à la vie, et il me semblait que je remplissais de ma légère existence tous les objets que j’apercevais.
Tout entier au moment présent, je ne me souvenais de rien ; je n’avais nulle notion distincte de mon individu, pas la moindre idée de ce qui venait de m’arriver ; je ne savais ni qui j’étais, ni où j’étais ; je ne sentais ni mal, ni crainte, ni inquiétude.
Mentir : qu’est-ce que c’est, au juste ?
Dans la Quatrième Promenade, Rousseau s’examine sur un point précis : le mensonge. Sa réponse est plus subtile qu’il n’y paraît. Lis ses phrases, donne ton avis, puis fais le tri avec ses propres critères.
4Lis, puis donne ton avis
Le passage
Où le trouver : Quatrième Promenade · le milieu du texte, où il définit le mensonge
Rousseau reprend la maxime du temple de Delphes, « Connais-toi toi-même », et trouve qu’elle est moins facile à suivre qu’il ne le croyait dans ses Confessions. Pour mettre à profit les leçons de Plutarque, il décide d’employer sa promenade du lendemain à s’examiner sur le mensonge. Il se rappelle une définition lue dans un livre de philosophie : mentir, c’est cacher une vérité qu’on doit manifester. Il en tire un tri : selon l’intérêt qu’on y trouve et le tort qu’on cause, un mensonge devient imposture, fraude ou calomnie, ou bien n’est plus un mensonge du tout. Il se demande surtout quelle vérité on doit vraiment aux autres.
Dans le texte (orthographe modernisée)
Pour mettre à profit les leçons du bon Plutarque, je résolus d’employer à m’examiner sur le mensonge la promenade du lendemain, et j’y vins bien confirmé dans l’opinion déjà prise que le Connais-toi toi-même du temple de Delphes n’était pas une maxime si facile à suivre que je l’avais cru dans mes Confessions.
Je me souviens d’avoir lu dans un livre de philosophie que mentir c’est cacher une vérité que l’on doit manifester.
Mentir pour son avantage à soi-même est imposture, mentir pour l’avantage d’autrui est fraude, mentir pour nuire est calomnie, c’est la pire espèce de mensonge : mentir sans profit ni préjudice de soi ni d’autrui n’est pas mentir, ce n’est pas mensonge, c’est fiction.
Les fictions qui ont un objet moral s’appellent apologues ou fables, et, comme leur objet n’est ou ne doit être que d’envelopper des vérités utiles sous des formes sensibles et agréables, en pareil cas on ne s’attache guère à cacher le mensonge de fait, qui n’est que l’habit de la vérité ; et celui qui ne débite une fable que pour une fable ne ment en aucune façon.
Une île, un lac, et le bonheur de ne rien faire.
Au cœur de la Cinquième Promenade, un souvenir : l’île de Saint-Pierre, au milieu du lac de Bienne, en Suisse, où Rousseau s’est réfugié en 1765. Il l’écrit une douzaine d’années plus tard, et il la regrette encore. Tu vas lire ce qu’il en dit, puis fabriquer toi-même l’effet de sa « rêverie », avant de lire la page elle-même.
5Lis, puis donne ton avis
Le passage
Où le trouver : Cinquième Promenade · le début (l’île, le bonheur), puis la fin de la page
Rousseau se souvient de l’île de Saint-Pierre, au milieu du lac de Bienne, où il s’est réfugié à la mi-septembre 1765, après qu’on avait lancé des pierres contre sa maison de Môtiers. Il y reste moins de deux mois, avant que le gouvernement de Berne ne l’expulse ; lui écrit qu’on ne l’y a « laissé passer guère que deux mois ». Il y vit en oisif : il se promène, il herborise, il rêve au bord de l’eau. Il écrit qu’il aurait voulu qu’on lui fasse de cet asile « une prison perpétuelle », pour oublier le monde et en être oublié. Puis il se demande en quoi consistait ce bonheur, et il l’appelle un état où l’on ne sent plus que sa propre existence.
Dans le texte (orthographe modernisée)
De toutes les habitations où j’ai demeuré (et j’en ai eu de charmantes), aucune ne m’a rendu si véritablement heureux et ne m’a laissé de si tendres regrets que l’île de Saint-Pierre au milieu du lac de Bienne.
Dans les pressentiments qui m’inquiétaient, j’aurais voulu qu’on m’eût fait de cet asile une prison perpétuelle, qu’on m’y eût confiné pour toute ma vie, et qu’en m’ôtant toute puissance et tout espoir d’en sortir, on m’eût interdit toute espèce de communication avec la terre ferme, de sorte qu’ignorant tout ce qui se faisait dans le monde j’en eusse oublié l’existence, et qu’on y eût oublié la mienne aussi.
Quel était donc ce bonheur et en quoi consistait sa jouissance ? Je le donnerais à deviner à tous les hommes de ce siècle sur la description de la vie que j’y menais.
Qu’on me dise à présent ce qu’il y a là d’assez attrayant pour exciter dans mon cœur des regrets si vifs, si tendres et si durables, qu’au bout de quinze ans il m’est impossible de songer à cette habitation chérie sans m’y sentir à chaque fois transporter encore par les élans du désir.
Analyse de texteLis le soir au bord du lac, phrase après phraseUn court extrait de la Cinquième Promenade, de « Quand le soir approchait, je descendais des cimes de l’île… » à « …pour le lendemain » : l’analyse du texte, avec la page sous les yeux.Ouvrir l’analyse de texte →
Un solitaire, une loupe, des fleurs.
Dans la Septième Promenade, Rousseau annonce que ses longs rêves touchent à leur fin : un autre amusement les remplace, la botanique. Le mot paraît sec, mais pour lui, c’est une manière de marcher, de regarder et de se consoler.
6Lis, puis donne ton avis
Le passage
Où le trouver : Septième Promenade · le début, puis le passage sur les plantes et les étoiles
La Septième Promenade commence par un constat : le recueil de ses « longs rêves » est à peine commencé, et déjà Rousseau sent qu’il touche à sa fin. Il s’est pris de passion pour la botanique : il herborise, c’est-à-dire qu’il cueille et observe des plantes en se promenant. Il ne cherche pas à devenir savant ; il cherche un amusement simple, qui l’occupe sans le fatiguer et qui le distraie de ses malheurs. Il compare les plantes aux étoiles : les unes sont à portée de main, les autres exigent des instruments. Plus tard, quand il regarde son herbier, chaque plante lui rappelle la promenade où il l’a cueillie.
Dans le texte (orthographe modernisée)
Le recueil de mes longs rêves est à peine commencé, et déjà je sens qu’il touche à sa fin. Un autre amusement lui succède, m’absorbe, et m’ôte même le temps de rêver.
Les plantes semblent avoir été semées avec profusion sur la terre comme les étoiles dans le ciel, pour inviter l’homme par l’attrait du plaisir et de la curiosité à l’étude de la nature ; mais les astres sont placés loin de nous : il faut des connaissances préliminaires, des instruments, des machines, de bien longues échelles pour les atteindre et les rapprocher à notre portée.
La botanique est l’étude d’un oisif et paresseux solitaire : une pointe et une loupe sont tout l’appareil dont il a besoin pour les observer.
Je ne cherche point à m’instruire : il est trop tard. D’ailleurs je n’ai jamais vu que tant de science contribuât au bonheur de la vie ; mais je cherche à me donner des amusements doux et simples que je puisse goûter sans peine, et qui me distraient de mes malheurs.
Le dernier texte, et le plus court.
La Dixième Promenade est la dernière. Rousseau la date lui-même : « jour de Pâques fleuries », c’est-à-dire le dimanche des Rameaux. En 1778, c’est le 12 avril. Il meurt le 2 juillet : le texte reste inachevé. Il y parle d’une rencontre vieille de cinquante ans.
7Lis, puis donne ton avis
Le passage
Où le trouver : Dixième Promenade · le texte entier (quelques paragraphes)
Le jour des Rameaux 1778, Rousseau se souvient : il y a cinquante ans, ce jour-là, il a fait la connaissance de Madame de Warens, qu’il appelle « Maman ». Il revient sur les années passées près d’elle, notamment dans une maison isolée au flanc d’un vallon (on l’identifie aux Charmettes, près de Chambéry). Il écrit que ce bonheur « couvre de son charme » tout ce que son sort présent a d’affreux. Il explique ensuite comment, craignant l’avenir, il a voulu se préparer des talents, pour rendre un jour à « la meilleure des femmes » l’aide qu’il en avait reçue. Le texte s’arrête sur cette phrase : Rousseau meurt le 2 juillet 1778.
Dans le texte (orthographe modernisée)
Aujourd’hui, jour de Pâques fleuries, il y a précisément cinquante ans de ma première connaissance avec Madame de Warens.
Il n’y a pas de jour où je ne me rappelle avec joie et attendrissement cet unique et court temps de ma vie où je fus moi pleinement, sans mélange et sans obstacle, et où je puis véritablement dire avoir vécu.
Une maison isolée au penchant d’un vallon fut notre asile, et c’est là que, dans l’espace de quatre ou cinq ans, j’ai joui d’un siècle de vie, et d’un bonheur pur et plein qui couvre de son charme tout ce que mon sort présent a d’affreux.
Je pensai qu’une provision de talents était la plus sûre ressource contre la misère, et je résolus d’employer mes loisirs à me mettre en état, s’il était possible, de rendre un jour à la meilleure des femmes l’assistance que j’en avais reçue.
Ce que tu retiens.
Trois outils de lecteur
Demander qui parle, et à qui
Rousseau écrit « pour moi », et non pour les autres : cela change la façon de le lire. Avant d’analyser un texte, demande-toi toujours : qui parle, à qui, et pourquoi ?
Éprouver une idée sur des cas
Pour dire ce qu’est mentir, Rousseau ne donne pas une règle toute faite : il teste des cas (la fable, le silence, la calomnie). Un commentaire solide fait pareil : il vérifie une idée sur des exemples, et il en note les limites.
Lire la forme comme le sens
Longues phrases, imparfait, rythme des vagues : la forme de la Cinquième Promenade fait sentir ce dont elle parle. Quand tu relèves un procédé, dis toujours ce qu’il fait éprouver au lecteur.
Pour le bac de français
À l’oral
Pour présenter un passage des Rêveries, situe-le (quelle Promenade, quelle date), dis ce qu’il montre de Rousseau (une idée, un état d’âme), nomme un procédé (énumération, longue phrase, imparfait) et dis ce qu’il fait éprouver. Les six passages de cette page sont un bon entraînement.
À l’écrit
Dans un commentaire, cite des mots précis (« informe journal », « une pointe et une loupe ») puis interprète. Les Rêveries se prêtent à la nuance : le bonheur et le malheur ne s’y excluent pas, ils se suivent.
Des sujets qui reviennent
« Peut-on se connaître soi-même ? », « La nature peut-elle consoler ? », « Peut-on être heureux seul ? ». La page Rousseau te donne d’autres pistes. Demande à ton professeur si le livre figure sur ta liste d’œuvres.
Ton carnet
Toutes les analyses d’œuvre : le hub